La Guinée traverse à nouveau une période de violences depuis que le président Condé a décidé de mettre en oeuvre son projet de changement de Constitution. Projet rejeté par une grande partie des Guinéens qui s’est organisée en un groupe de contestation : le Front national pour la défense de la Constitution (FNDC).

De ce refus est né une série de manifestations constamment réprimées dans la brutalité, selon un modus operandi dont la Guinée a le secret. 

De l’amorce dudit projet en mars 2019 au simulacre de consultation nationale entre différents acteurs de la société en septembre dernier, plusieurs morts ont déjà été enregistrés. La Guinée renoue avec ses vieux démons, un cercle vicieux que le pays, indépendant depuis soixante-deux ans, a toutes les difficultés à briser. Alors qu’opposition et mouvance présidentielle se renvoient la responsabilité de ces décès, nous aussi avons notre rôle à jouer : celui d’une responsabilité e-citoyenne. Certains de nos comportements en ligne contribuent au maintien d’une ambiance de suspicion et de panique généralisée.  

Petite liste non exhaustive de bonnes habitudes à adopter pendant cette période critique :

– Évitez de relayer des rumeurs, des vidéos/audios/visuels incendiaires sur vos réseaux et sensibilisez vos parents à cette bonne pratique : depuis quelques temps, avec la vulgarisation de Messenger et de Facebook, les réseaux sociaux sont devenus un nid de rumeurs toxiques. Un phénomène exacerbé en Guinée lors des moments politiques délicats comme celui que nous vivons. Des chaînes de messages mensongers ou erronés, émanant souvent de Whatsapp, trouvent dans l’actualité un nouveau terreau pour se développer.

Puisque les GAFA ne prennent leurs responsabilités qu’à reculons sur la question des fake news, déjà dénoncée à plusieurs reprises, c’est à nous de casser ces chaînes de désinformation en sélectionnant avec précaution les contenus que l’on décide de repartager. 

Les seniors et personnes âgées qui utilisent les réseaux sociaux sont un groupe sensible. Venus tardivement sur ces canaux où ils prennent encore leurs marques, il arrive qu’ils aient des difficultés à faire la part des choses dans la masse d’informations disponibles. Bien souvent, pour eux, “si c’est sur internet, c’est que c’est vrai”. Ainsi, ils relaient tout, dès qu’il y a ecrit en bas « partagez ce post »,  sans se poser plus de questions sur la source du contenu présenté. 

Ma mère est un bon exemple. Je la reprends fréquemment sur des publications qu’elle repartage, en lui expliquant comment faire la différence entre du contenu fiable et du contenu douteux (pas de contexte, pas de dates, qualité du document, pas de noms, etc.). En général, un petit tour sur un moteur de recherche permet de se faire une opinion solide. Il serait utile que chacun explique ces bonnes pratiques à son cercle de proches.

S’ils sont plus disposés à relayer des fake news, les seniors ne sont pas les seuls à se comporter ainsi en ligne. De nombreux jeunes ont une culture du numérique qui s’est faite sur le tas, avec la naissance des réseaux sociaux et de leurs dérives. Parfois, ils n’ont aucun scrupule à relayer des mensonges si ceux-ci servent leurs intérêts et/ou opinions politiques. 

-Une bonne façon de savoir si vous devez revoir votre Net-attitude serait de prendre un peu de recul en procédant à une inspection des contenus à qualité informative que vous avez diffusé les trois derniers mois : observez vos publications et demandez vous pour chacune si elle est vérifiable, si elle a été relayée par des médias confirmés, si les temps sont à l’indicatif (et non au conditionnel, ce qui est mauvais signe), etc. Si les réponses ne sont pas systématiquement positives, alors il devient urgent d’être plus rigoureux quant au contenu que vous relayez. 

-Ne pas diffuser de photos/vidéos de cadavres ou de personnes dont le corps est mutilé : pour votre information, lorsque vous nous dites qu’il y a une mort atroce dans un secteur lors d’une manifestation à Conakry, vous pouvez corroborer vos propos en apportant des détails précis à cette information : quartier, conditions dans lesquelles cela s’est passé, les protagonistes présumés (attention à la diffamation), l’heure, etc. Vous n’avez pas à confirmer vos propos par la photo d’un cadavre ensanglanté, d’un corps découpé. Parce que ce faisant, non seulement vous participez à la déshumanisation des individus et des Noirs en général, mais aussi parce que vous bafouez la dignité de celui qui vient de trépasser. 

À moins que cela soit une pièce à conviction dans une procédure d’alerte de l’opinion nationale et internationale – et dans ce cas il faudrait contacter ces organismes de façon privée en les joignant directement par e-mail – ce spectacle morbide n’apporte aucune plus-value et a d’ailleurs plus tendance à vous décrédibiliser. Vous choquez vos contacts parmi lesquels pourraient se trouver des mineurs. Si vous tenez absolument à ajouter une photo de la personne disparue, mettez une photo d’elle en forme et profitant de la vie, sa famille vous en sera reconnaissante. Cela ne manquera pas de provoquer l’émoi que vous cherchez à susciter avec des photographies mortifères. Contentez-vous de décrire les faits, la situation, comment cela est arrivé.

Et respectez les morts.

En ce qui me concerne, j’en viens à systématiquement signaler ces photographies macabres. Je suis persuadée que si nous sommes nombreux à le faire, obligeant les modérateurs du réseau social concerné à supprimer les contenus violents en question, de moins en moins de gens les relaieront. 

-Si vous n’êtes pas sûrs de vous, ne diffusez pas : les « il parait que », l’usage du conditionnel « il semblerait que » ne vous dédouane pas de votre responsabilité numérique. Confirmez, complétez votre information avant de nous la diffuser. Vous n’en mourrez pas, nous non plus.

-Le piège béant des photos retouchées concerne désormais tout le monde, moi y compris. Parfois, le travail est tellement bien fait qu’on tombe à deux pieds dans le panneau, même en étant sensibilisé à ce genre de supercheries. La meilleure chose à faire lorsqu’un doute se présente est de procéder à une recherche inversée de l’image sur un moteur de recherche. 

-Ce qui nous amène naturellement à la question de l’honnêteté intellectuelle. Dans le jeu des réseaux sociaux, tout le monde peut se tromper. S’il vous arrive de diffuser une fausse information, il y a deux choses à faire : supprimer le premier contenu, et rédiger un nouveau post dans lequel on reconnaît son erreur et on corrige l’intox. 

Il ne sert à rien de modifier le post initial à moins que cela soit vraiment dans les minutes qui suivent ni de le supprimer en catimini. Surtout si d’autres l’ont partagé derrière vous. Les gens ne comprendraient pas ce revirement. Revenir sur des propos inexacts permettra en revanche à vos contacts de constater que vous savez reconnaître vos erreurs et que, par conséquent, vous êtes quelqu’un de fiable.

-Dans la mesure du possible, fiez-vous à des médias certifiés mais ne leur octroyez pas une confiance aveugle car il est arrivé que des agences de presse se trompent et publient un erratum dans la foulée. Comme Facebook donne désormais la possibilité de se renseigner sur la réputation d’un site web, en cliquant sur l’icône « i » du lien, usez et abusez de cette fonctionnalité. 

Capture d’écran – Facebook 15/01/2020
Capture d’écran 2 – Facebook – 15/01/2020

-Dans les groupes Facebook politique et société, il y a beaucoup d’effervescence et des propos à connotation ethnique ont déjà été signalés. C’est aux administrateurs de veiller à ce que les débats ne dérapent pas en mettant sur pied par exemple, une charte de bonne conduite et en veillant à son application.

La réactivité des administrateurs est essentielle.

Créer des groupes de milliers de contacts et ne pas s’en occuper en laissant proliférer des échanges nauséabonds est problématique et irresponsable.

-Les Directs, quel que soit le réseau social utilisé, sont utiles mais doivent rester “humains” : autrement dit, si vous filmez un événement dangereux, assurez-vous de votre propre sécurité au delà de la quête du buzz. Si vous rapportez un événement où des personnes sont en danger, assurez-vous que vous ne pouvez pas les aider directement avant de dégainer votre smartphone. Si l’on lançait un sondage dans votre audience, je suis persuadée que tous vos contacts choisiraient que vous portiez secours à des blessés plutôt que vous les informiez à la minute de la situation – sauf si eux-mêmes pouvaient être d’une quelconque aide sur le moment.

Comme je le disais plus haut enfin, il ne s’agit pas ici d’une liste exhaustive, apprenez à faire attention, à réfléchir à deux fois avant de partager un post et d’une façon générale à en questionner la pertinence.

Les médias

Dans ce processus de conscientisation collective, les médias jouent un rôle primordial : celui d’être à tout prix objectifs et impartiaux pour éviter les escalades. Lors du génocide rwandais, l’implication de la radio des Mille collines dans la vulgarisation des messages génocidaires, l’amplification des massacres de Tutsis et de Hutus dits “modérés” est avérée. De la même façon, nos médias en Guinée ont un devoir : celui d’être irréprochables, surtout durant cette période sensible.

-Les tribunes et éditoriaux sous couvert d’articles informatifs sont à éviter. Si c’est une opinion, précisez-le en entête. Si c’est un article classique, étoffez-le de faits, de preuves, un papier n’est jamais assez solide. Blindez-le au maximum. Et si vous êtes journaliste, allez sur le terrain, mettez la main à la pâte. Si vous animez un site dit d’informations et que vous n’avez pas les moyens de recruter des reporters, ou d’obtenir de l’information brute, mettez la clé sous la porte et pour notre bien à tous arrêtez les suppositions, les tournures de phrase étranges, l’intoxication qu’elle soit volontaire ou pas.

-On ne le dira jamais assez, cherchez, vérifiez, recoupez, fact-checkez vos informations avant de les diffuser car les conséquences, surtout lorsque vous avez une énorme audience, pourraient être terribles et irréversibles.

-C’est aussi le moment d’éviter les titres putaclics : le texte aussi bien que son titre doivent se correspondre mutuellement dans la mesure et la cohérence. 

-Avant d’insérer des tweets ou des posts dans vos articles, demandez la permission aux auteurs. Et ce même s’ils sont publics. Ces personnes se sont exprimées dans leurs réseaux, elles ne veulent peut etre pas être reprises dans des médias à milliers de followers.

-Evitez les phrases « selon une source bien introduite », « une source bien renseignée ». Nommez vos sources dans la mesure du possible ou alors n’utilisez pas ces expressions à outrance, votre papier n’en aura que plus de poids. 

Pour finir, être un bon citoyen en ligne ne demande pas d’effort surhumain. Une hygiène e-citoyenne peut nous préserver de situations extrêmement lourdes de conséquences. Pour y parvenir, une simple prise de conscience et la volonté de changer la donne suffisent. Nous pouvons nous tous y arriver, ensemble, en y mettant chacun du nôtre.

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1 Commentaire

  • Oumar
    Posted 23 janvier 2020 at 9 h 22 min 0Likes

    Un très intéressant article..
    Permets que je le partage

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